JENNY EVERYWHERE
Sylvia SAEBA
Quand Jenny pénétra dans le bureau au sol vinyle imitation parquet de Mr BOOKMAN, elle sut qu’il y avait un problème que ne pouvaient absorber les murs capitonnés. Lui d’ordinaire majestueux, semblait dépassé par son bureau en bois de manguier et cuir.
Sur une invitation muette, elle prit place dans l’un des fauteuils destinés aux visiteurs.
— Monsieur, j’ai répondu aussi vite que possible à votre convocation.
—Oui, Jenny, je vous en remercie. Je ne vais pas y aller par quatre chemins.
—Je vous écoute.
—Vous vous rappelez sans doute que le Ray’s Day approche.
—Absolument.
—Vous serez certainement désolée d’apprendre que cette année, c’est de justesse si nous le maintenons.
—Comment cela ?
— Nous avons longuement parlementé avec de plus hautes instances et c’est au bras de fer que nous avons obtenu de maintenir le Ray’s Day cette année. Les gens liraient de moins en moins et une telle action ne trouverait donc plus de justification. Du reste, la visibilité de cette manifestation reste encore à parfaire et cela ne joue pas en notre faveur.
—Je comprends. Qu’attendez-vous de moi ?
—Sondez. Allez parler aux gens, ramenez-nous des chiffres, des raisons. Pourquoi les gens lisent ou lisent de moins en moins ? Que font les libraires ? Comment se porte la littérature en générale ? Comment se portent les bibliothèques ? Bref, ramenez-nous des réponses.
Jenny promena ses yeux sur le bureau, pensive. La situation semblait plus critique qu’elle ne le pensait.
—Très bien, Monsieur. Je ferai de mon mieux.
—Je l’espère bien. A bientôt.
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Jenny se réveilla aux aurores. La conversation avec Mr BOOKMAN l’avait travaillée toute la nuit. Elle ne savait pas par où commencer.
« Sondez, allez parler aux gens » avait-il dit. Soit, elle allait donc commencer par cela.
Coiffée de ses lunettes d’aviateur dont elle projetterait ensuite les images enregistrées, écharpe autour du cou, elle sauta de toit en toit dans la ville de Fort-de-France jusqu’à ce qu’elle arrive au centre-ville. Le Malecon était toujours très fréquenté en début de journée, ne serait-ce que par les personnes qui s’y installaient pour finir leur café ou s’envoyer des messsages What’s app en guettant distraitement le départ du bus pour monter dedans in extremis.
Bon. Il fallait bien commencer. Ah, jeune femme, trentaine fringante.
—Bonjour, auriez-vous quelques minutes à m’accorder s’il vous plaît ?
La trentenaire détailla Jenny de la tête au pied.
— Je n’ai pas d’argent, je ne vais pas vous acheter à manger.
—Oh non, rassurez-vous ! Je fais une enquête.
—Où est votre badge ? Vous n’avez pas un badge ? Où est votre bloc-notes ? continua la femme en tournant autour de Jenny
—Je retiens toutes les informations qu’on me donne en fait. J’ai des superpouvoirs.
En entendant cela, la trentenaire leva un sourcil dubitatif semblant dire « koté ta-la chapé anko? » avant de laisser échapper un « tchip » aussi huppé que son rouge à lèvres Channel.
—Mais bien sûr, dit-elle avant de poursuivre sa route.
Bon. Note pour moi-même, se dit Jenny : ne pas dire qu’on a des superpouvoirs. Se munir d’un badge et d’un porte-document.
Aussitôt dit, aussitôt apparu. Elle rajouta en prime une petite veste légèrement cintré pour lui donner un air plus sérieux.
—Bonjour, Monsieur ! commença-t-elle en usant de son plus beau sourire.
-Vous êtes malade ?
—Euh..Pardon?
—Vous avez une écharpe et une veste. Il fait 34° à l’ombre.
—Je suis frileuse. Très, frileuse, insista-t-elle en voyant le regard éberlué. Je travaille pour le Ministère de la Culture et j’ai quelques questions à vous poser sur vos pratiques.
—Ministère de la Culture ?
—Oui, j’appartiens à la Compagnie du Troisième Sous-Sol, Cinquième couloir, Septième porte ; mes collègues et moi nous occupons des sondages. Monsieur, lisez-vous ?
—Si je sais lire ?
—Non, je reformule. Lisez-vous souvent ?
—Hormis les ingrédients au dos des boîtes de conserve ?
—Ok. Lisez-vous régulièrement des romans, des journaux, des ouvrages techniques ?
—Ah ! Des romans, non. C’est du temps perdu, franchement, des histoires à l’eau de rose la plupart du temps, des personnages qui ne ressemblent en rien à ce que l’on trouve dans la réalité. Bref. Non, j’suis plutôt ouvrage technique. Après je suis architecte donc je vais plutôt chercher à me documenter, à lire intelligemment quoi…
—Intelligemment… Donc tout ce qu’on donne à lire aux ados dans leur cursus scolaire, ce sont des lectures idiotes ?
—Ben…, bafouilla l’architecte, non, mais à long terme, ce n’est pas spécialement utile.
—D’accord. Donc mémoriser l’orthographe, la conjugaison, la grammaire, tout cela en contexte, ce n’est pas utile.
—Moui, enfin, ce n’est pas ce que je voulais dire.
—Que vouliez-vous dire en ce cas ?
—J’ai passé l’âge de lectures purement fantaisistes.
—Diantre ! Quel triste luron vous devez être ! Mais, dites-moi : Conjuration Casanova, dans quelle catégorie mettriez-vous cela ?
A ce nom, le visage de l’architecte devint rouge coquelicot.
—Comment… ?
—Ministère de la Culture. Nous savons tout. Alors ?
—Ça détend, capitula-t-il
—Ah.
—Et puis il y a une intrigue, une enquête à résoudre.
—Ahah… Je vois. Je vous remercie de votre précieuse collaboration. Bonne journée.
Et elle plongea tel un frelon sur un autre passant. Une passante en l’occurrence. Jean, chemisier blanc, bottines, besace. Let’s go !
—Bonjour, Jenny, je travaille pour le Ministère de la Culture, nous réalisons un sondage sur la lecture. Vous avez quelques minutes ?
—Et bien…
—Merveilleux ! Lisez-vous régulièrement des livres, romans, essais, BD… ?
—Souvent, qu’est-ce que vous appelez souvent ?
—Trente minutes par jour ? Tous les deux jours ? Trente minutes par semaine ? Deux heures par semaine ?
—Je ne compte pas… Ça me plaît, je lis au moins trente minutes chaque jour, sinon, je me réserve ce p’tit plaisir pour le week-end.
—La lecture est donc pour vous un plaisir ?
—Oui, bien sûr! Certes, je lis des choses plus concrètes par rapport au boulot mais c’est agréable justement de revenir à de l’imaginaire, de l’inventé, quelque chose qui n’est rattaché à rien, qui n’est pas rattaché à notre routine TCSP-boulot dodo. J’aime bien essayer de lire au moins 2 ou 3 pages chaque nuit avant de m’endormir.
—Quel est votre livre de chevet en ce moment ?
—Comment vivre sans lui, un recueil de nouvelles. Plutôt drôle-acide.
—Votre livre préféré?
—Ouh la ! la passante resta muette quelques secondes. Ses yeux dessinèrent trois points cardinaux, signe des ouvrages qu’elle passait en revue.
— Comme je n’arrive pas à me décider, reprit-elle, je répondrai le livre de ma vie. C’est le seul dont je suis l’auteur.
Et prend ça dans ta face, Jenny.
—Merci de votre précieuse collaboration. Excellente journée !
Le moins que l’on pouvait dire, c’est que cette jeune femme irait loin dans la vie.
Au loin, Jenny aperçut une jeune fille assise sur l’un des bancs. Au milieu de tous ces pré-adultes occupés à malmener leurs os métacarpiens sur leurs téléphones, elle était là, assise en train de lire. Jenny se rapprocha :
—Bonjour ! Puis-je demander ce que vous lisez ?
La jeune fille releva le livre pour que Jenny puisse lire le titre : On ne voyait que le bonheur.
—On vous l’a conseillé ?
—Non. J’avais beaucoup aimé La Liste de mes Envies donc j’ai eu envie de voir si je ressentais la même chose avec celui-là.
—Ressentir ?
—Oui ? Vous utiliseriez quel mot pour parler de l’effet d’un livre ? Mis à part éprouver ?
—En fait, ce qui me surprend, agréablement du reste, c’est que vous semblez lier la lecture à vos émotions. Ceux que j’ai interrogés avant vous, continua Jenny en présentant sa carte et son questionnaire, insistaient sur une nécessité de se documenter ou de se couper du train-train, s’évader. La notion d’émotions n’intervient pas.
—Il y a forcément des émotions liées au besoin de s’évader mais bon, je ne vais pas refaire leurs réponses.
—Lisez-vous parfois des livres numériques ? Ordinateur, tablettes…
— Si c’est du pratique genre cuisine, bricolage, oui, mais littérature générale, non.
—Et pourquoi cette différence ?
Un sourire timide accompagna la réponse.
—Vous avez déjà essayé de presser une tablette contre votre cœur pour laisser les mots s’imprimer sur votre peau, vous enduire de l’odeur du papier, caresser tendrement cet objet qui, aujourd’hui, est votre meilleur ami et sait dire mieux que vous, ce que vous avez au fond de vous?
Jenny hésitait entre proposer à cette jeune fille les services d’un psychanalyste ou l’embrasser. Comme Mr BOOKMAN serait contente de l’entendre !
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Jenny arriva bientôt devant la bibliothèque Schoelcher. C’était une superbe bâtisse, dont le style byzantin jurait avec l’architecture moderniste de l’hôtel Joséphine, quelques mètres plus bas ; peut-être un peu petite de prime abord mais la taille faisait rarement la qualité. Cela permettait de stocker bien plus de ressources mais cela n’était pas forcément proportionnel au taux de fréquentation. Elle resta debout un moment, observant ce bâtiment jaune et rouge, imposant sa présence d’un seul bloc, telle une reine victorienne à la couronne élimée mais toujours autant respectée. D’ailleurs, le lieu était tout autant fréquenté pour sa collection que pour son histoire.
Jenny gravit les quelques marches qui menaient à la porte d’entrée et posa sa main sur une des pierres. Alors, elle lui raconta. Elle lui raconta le donateur, la construction de la bibliothèque à Paris avant d’être démantelée et acheminée pierre par pierre en Martinique ; l’incendie qui avait ravagé la ville et emporté dans ses flammes des dizaines de milliers d’ouvrages. Cet endroit était une mémoire vive. Il était l’un des poumons historiques de cette ville.
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Jenny était lasse de cette journée passée à écumer les librairies de la Martinique. Les plus gros libraires de l’île ne s’intéressaient -pouvait-on vraiment être surpris? — qu’à leur chiffre d’affaires. Ils privaient ainsi les individus les plus curieux des nouveautés et petites perles issues de maisons d’édition qui auraient comme motivation principale le désir d’apporter un vent de fraîcheur et de nouveauté dans le panorama littéraire. Cela supposait de faciliter l’accès à l’édition de quelques auteurs dont le but n’est pas forcément de figurer dans la Pléiade mais simplement de faire écho à ce que le commun des mortels pouvait ressentir sans savoir l’exprimer. Elle n’insinuait pas qu’il n’y avait aucun roman de qualité chez les gros libraires mais au final, la population retrouvait les mêmes références; et après tout, qu’est-ce que la qualité?
De siècle en siècle les normes changent, se remettent en question, se réinventent, aussi bien grâce aux auteurs qu’à leurs lecteurs. Il y avait de très beaux ouvrages, notamment pour les enfants, mais Jenny déplorait le manque de curiosité des vendeurs: une seule avait été capable de la conseiller. Cet approche du livre, ce relationnel vendeur/client, libraire/livre, cette aptitude à déceler la perle rare pour son lecteur, Jenny ne les avait croisés que chez les plus passionnés des libraires indépendants (ou chez ceux qui venaient d’ouvrir. Soyons lucides : il faut bien attirer la clientèle avant de la laisser de nouveau se dépatouiller dans les titres.)
Elle les avait interrogés et aucun ne connaissait le Ray’s Day. Cela ne sembla pas les emballer plus que cela quand elle leur décrivit l’événement. Dommage, cela pourrait donner une certaine dynamique. Les clients pourraient, moyennant réduction annuelle sur leurs achats, offrir leurs avis via un blog dédié ou que les vendeurs placeraient en évidence sur les présentoirs. Qui mieux que les lecteurs pour convaincre d’autres lecteurs ? Les meilleures ventes ne sont pas toujours pas toujours gage de plaisir gustatif. Suivre la masse ne garantit pas d’arriver à notre propre destination. Il fallait dénicher les perles, les sentiers jamais battus, le mouton qui avait sauté de la falaise pour voler. Seuls les vendeurs pouvaient initier le mouvement. Restait à le vouloir.
Dépitée, elle retourna sur le Malecon. Peu habituée aux ruelles du centre-ville, elle se retrouva dans une croisée plutôt sombre et peu engageante. Elle accélérait le pas quand elle aperçut une lumière provenant d’une ruelle sur la droite. Elle lut le nom de la rue : rue Garnier Pages. La soirée était déjà bien avancée ; mise à part les restaurants du Malecon, seule la maison d’où provenait la lumière semblait vivante. Cela ne lui coutait rien de se rapprocher. A six mètres de l’entrée, elle pouvait déjà entendre des voix. Elles parlaient. Ou elles lisaient. Elle voulait en avoir le cœur net mais quelque chose lui soufflait de ne pas déranger l’intimité des personnes réunies en ce lieu.
La solution se présenta à elle sous la forme d’un chat blanc tacheté de marron. Elle l’appela doucement et colla l’extrémité de son écharpe à ses moustaches.
— Comment t’appelles-tu ?
—Ma maîtresse humaine m’a baptisé Pollux mais ma mère m’avait appelé Hermès.
—Ravie de te rencontrer Hermès, moi c’est Jenny. J’ai un petit service à te demander s’il te plaît.
—Lequel est-ce ? Si c’est pour dératiser ou éradiquer les cafards du coin, vois cela avec la mairie ou les autorités sanitaires.
—Non, rien de cela. As-tu l’habitude de te balader dans la bicoque qu’on aperçoit là-bas ?
Jenny désigna le numéro 19 de la rue.
—L’œuf ? Oh que oui ! Une bande de joyeux et moins joyeux lurons. Ils se disent Maison d’Artistes. Je ne sais pas qui est leur décorateur mais il n’a pas fait les Beaux-Arts. Et c’est plutôt cool d’ailleurs.
—Génial ! Je vais donc te prêter mes lunettes et il faudra simplement que tu entres, commed’habitude; tu traverses, tranquille, tu fais ce que tu fais d’habitude. J’ai simplement besoin de savoir ce qu’il s’y passe ce soir et les lunettes que voici enregistreront tout pour moi. Tu peux faire cela ?
-Miaou. Ça dépend.
Jenny comprit tout de suite.
—Ta maîtresse trouvera trois kilos de croquettes au saumon dès que ta mission sera terminée.
—Miaaaaou…
— Et un kilo de gelée de volaille.
—Sans gluten ?
Sérieux, le chat ? se dit Jenny.
—Sans gluten.
—Vendu.
Il eut été fort appréciable de pouvoir écrire qu’Hermès s’élança en direction de la maison d’artistes mais rappelez-vous que c’est un chat : les chats ne s’élancent pas sauf absolu nécessité. Par exemple, courir après un anoli, le mettre dans sa bouche et le déposer fièrement sur votre paillasson.
Hermès ne s’élança donc pas. Il se dirigea nonchalamment vers la maison aux portes de bois. Les occupants avaient tellement l’habitude de le voir passer qu’ils ne faisaient guère plus attention à lui, à l’exception de la p’tite binoclarde qui, dès qu’elle l’apercevait, l’appelait pour le caresser. Ça ne rata pas. Elle l’appela d’un claquement de doigts, joua avec lui quelques secondes, et puis Hermès continua son chemin. Les autres habitués de l’atelier d’écriture étaient également présents : le grand, le natté, la spécialiste, la tomboy. Ça avait l’air spécial leur truc : caméra, lumière tamisé (ou lampe cassée), chaises placées en demi-cercle, micro. Il se passait quelque chose. Au même moment où il se disait cela, une jeune femme commença à parler d’un livre qu’elle avait beaucoup aimé, avant d’en lire un passage. Ils furent plusieurs à faire de même. Suivant les consignes de Jenny, il emprunta les escaliers qui menaient au premier niveau mais choisit la première marche de couleur pour se poser. Si quelqu’un venait à monter, au moins son pelage trancherait et on ne lui marcherait pas dessus.