L’AGENT SECRET

Un western contemporain

Quel film! Quelle série d’inattendus ! Une amie confia avoir trouvé le début du film lent. Quand j’y repense, c’est ainsi que commencent les westerns, dans ma mémoire d’enfant : ce décor installé, assez hostile, qui donne peu d’espoir; le personnage principal qui est introduit avec d’autres qu’on ne reverra pas, mais qui disent quelque chose du contexte. Ici, on comprend que la police n’est pas la police, et que c’est le carnaval.


Parlons-en de ce carnaval. Ce personnage désincarné, allégorie parcourant tout le film, qui sert tour à tour de réunion collective où tout le monde est à égalité,  et qui sert non seulement de cachette pour ceux qui devraient fuir, mais aussi pour les actes moins glorieux. Les gros titres le diront d’ailleurs :91 morts en deux jours de carnaval. Plus on fait du bruit, et moins on sait ce qui se passe vraiment (ça me rappelle un certain gouvernement).Ce carnaval où des figures apparemment simples ou innocentes deviennent oiseaux de mauvais augure.


La présence du magique et des rites de manière plus générale nous ancre dans cette culture brasilo-caribéenne. Le coiffeur qui place une bougie à la tête et aux pieds d’un homme abattu de sang-froid dans son salon, même sans le connaître; la logeuse qui a pris la précaution de mettre à disposition sel, romarin pour son nouveau résident.  Un magique qui devient fantastique quand une jambe échappée de sa tombe maritime sème la terreur dans un parc où, Carnaval, oblige, la copulation va bon train. Si certains resteront interloqués devant ce membre marchant, d’autres pourront y voir la métaphore de la vérité qui finit toujours par se savoir. Si la vérité prend l’escalier, là, elle a couru hors de l’eau. Ce dommage collatéral qui ouvre le film trouve ainsi son issue. Mais si certaines vérités sont révélées, elles restent peut-être trop rares, et elles n’empêchent pas que le mal sévisse. C’est l’absence de manichéisme de ce film.


Et cet hôtel, cette résidence où s’agglutinent réfugiés divers ayant en commun la fuite. On y passe, en espérant ne pas s’y éterniser, sécurité relative car on est toujours rattrapé par ses craintes. Elles dorment avec nous, le soir, et alimentent nos cauchemars.  Un appart, une histoire, mais dans la salle commune, tous identiques, tous liés par le souhait de s’en sortir. 
Le besoin de lien, de se dire, si forts qu’on divulgue des informations sensibles, ou que des solitudes trouvent les corps d’autres solitudes.


Le tout servi par une bande originale entre western, vaudeville, musique traditionnelle et carnaval, entre divertissement mélangeant les codes et alerte encore et toujours nécessaire, L’Agent Secret ne laisse pas indifférent.

Sylvia Saeba

22.10.2025

On cloud nine.. Yuli..

Je suis allée voir le film Yuli, dans lequel le danseur Cubain Carlos Acosta met en scène et chorégraphie sa propre histoire.

Je crois que, plus que tout autre activité, avec la gymnastique, c’est la discipline artistique dans laquelle on éprouve le plus son courage et sa foi, que l’on teste le plus sa peur. La peur de ne pas être assez bon, la peur de chuter, de ne plus pouvoir danser. Le courage d’essayer, la foi en une étoile future, auquel cas, pourquoi s’imposer huit heures de répétition par jour ?

Conseil: regarder le film en VO, l’accent est délectable et le rôle de Carlos jeune est tenu avec brio. Il n’a rien à envier à celui qui tenait le rôle principal dans Capharnaüm, bien que dans deux registres différents.

Du coup, là, moi, j’suis bien. Après les films Yuli, Inna Di Yard, Amazing Grace, et la lecture du Livre Jaune, j’suis bien. Limite, cet état extatique proche d’une béatitude telle qu’elle risque de t’enfermer dans une inaction aussi savoureuse qu’improductive. Et en même temps, cette folle envie d’essayer, quoi, je ne sais pas, mais cette envie. Et tu as tellement peur de ne pas maîtriser le temps dont tu sais qu’il fuit inexorablement, que tu le laisses te filer entre les doigts.

Et là, j’ai pas de conclusion.

Biguine Jazz Festival 2016

Biguine Jazz festival…

Vendredi soir.. Quel plateau, mais quel plateau!
On dit que la pomme ne tombe jamais loin du pommier, mais là! Le trio composé de Marie-José et de ses deux filles est pétillant et coloré. Trois femmes, trois tempéraments complémentaires et opposés en même temps; la mère semble bizarrement être la plus délurée des trois! Les filles n’ont point besoin de copier la mère: elles ont leurs propres voix, leurs propres styles. On n’ose imaginer le bonheur que cela représente d’avoir non seulement communiqué sa passion à sa progéniture mais de pouvoir jouer avec elles.
Guy Vadeleux ne nous contredira pas, lui qui jouait avec son fils, entre autres musiciens de talent. Sincèrement, du haut de ma génération 2.0, je n’imaginais pas autant apprécier redécouvrir valse, biguine et mazurka. C’est dansant, entraînant, précis, technique.
Par contre, si tu n’as pris la première partie de Florence Naprix, ou pri! Elle a le flow, le charisme, la musicalité, la présence scénique, la conviction, l’humour, la joie de vivre, une générosité, bref: elle a du talent. Quel moment elle nous a offert!
Samedi soir, c’est Kali qui était mis à l’honneur par le groupe Macadam, je crois, dont fait partie Max Télèphe. On apprécie ou pas certains arrangements mais quand Kali les a finalement rejoints…. On dira ce qu’on voudra, mais il n’y a que Kali pour chanter du Kali avec cette humanité et cette conviction qui est propre à sa sensibilité et à la réflexion derrière ses textes. Max Cilla les rejoignit à la fin pour un jam: entre flûte, banjo et sonorités jazz savamment dosées…Un délice sous le ciel de Fonds Saint-Jacques.

Paroles de Vie, Paroles d’Envie

« Personne n’en sait suffisamment pour être pessimiste. »

C’est la phrase que je retiendrai, de ce soir. On pourrait en retenir tellement d’autres.. C’est le principe du Slam, le principe de cette mise en scène: se reconnaître à travers les mots de ces slameurs, si ce n’est pas à travers leurs mots, à travers leurs attitudes, leurs façons d’être, de parler, les histoires racontées, à travers leurs idées quand bien même les mots employés ne seraient pas ceux que nous aurions utilisés.

On repart avec cette force nouvelle de ceux à qui on a redonné espoir, ceux à qui on a redonné envie d’y croire, ceux qui ont compris qu’à certains moments on broiera du noir mais que toujours, les paroles de vie, il nous faudra boire. L’Envie nous reviendra toujours, tôt ou tard.

Paroles de Vie, Paroles d’Envie,

Mercredi 30 Mars 2016, Atrium.

On est allé voir 10, Cloverfield Lane

10 CLOVERFIELD LANE ou de la maïeutique des armes..

Il faut souvent des événements extraordinaires pour nous révéler à nous-mêmes, révéler nos potentiels, nos ressources extrêmes en cas de situation extrême. C’est le principe de Coverfield. Dès le départ, la nature du personnage est campée: nous avons une combattante. Dès le début du film, elle n’a de cesse de lutter et de trouver des solutions, prémisses d’une nature qui détermineront son choix final. Le film se révèle alors son parcours initiatique pour la préparer à pire, pire qui ne nous sera pas narré mais qu’on nous laisse imaginer.
Le film semble contenir deux histoires superposées: il y a effectivement un huit clos de captive avec une prolepse extra diététique qu’on découvre au fur et à mesure ( en particulier concernant l’histoire du ravisseur), et l’histoire de l’attaque chimique même qui se poursuivra au-delà du générique de fin.
Quelques éléments brefs juste suffisants pour poser l’épouvante et l’attente du dénouement, un côté M.N. Shyamalan.
John Goodman…on a du mal à entrer dans son rôle quand on se rappelle de lui dans Blues Brothers 2000! Mais il gagne ce pari!
Plutôt cool comme film!

On est allé voir le film Chocolat..

                    La première chose que j’ai envie de dire sur le film Chocolat est….fout i ka semb granpapay’!! De dos seulement, la ressemblance entre James THIERREE et son grand-père, Charlie Chaplin, est saisissante. De dos seulement: le port, la démarche, la carrure, la taille… C’est pareil. Charlot réincarné. De face, tout y est également. Pur héritage de cet anglais issu de la classe moyenne. On ne croira pas que c’est le hasard qui a guidé James vers ce rôle de clown dans Chocolat : les chiens ne font pas des chats. Comme son dos dit tout de la contradiction inhérente au métier du clown: savoir faire rire alors même que son coeur saigne. Son jeu sert bien le personnage: très réservé, très, très réservé. Il se contente (?) de traverser les événements en trouvant les bonnes idées pour survivre. Loin d’être insensible, il a simplement compris qu’il y a des codes et qu’il y a des moments pour les bousculer.

Il faudrait se pencher un peu plus longuement sur l’histoire de Rafael pour mieux se rendre compte de la pertinence du jeu d’Omar SY. Pour autant, il y a un côté simpliste donné à son personnage Chocolat, pas simple d’esprit mais simpliste car, après tout ce par quoi il est passé, il a simplement envie de profiter de cette nouvelle vie. C’est un peu brûler la chandelle par les deux bouts parce que, il a déjà tellement peu eu que redevenir une loque ne lui sera pas tout à fait inconnu. Il y a cette urgence de vivre. C’est cela : une urgence de sortir de son passé –forcément, de son histoire de famille. Urgence à sortir d’abord de sa condition sociale, ensuite, urgence à sortir des stéréotypes, stéréotypes dont il n’avait pas conscience parce qu’il veut simplement vivre.

Chocolat a-t-il ouvert la voie pour que les futurs « acteurs/comédiens » Noirs s’engouffrent dans cette brèche sans espoir d’en sortir ou avait-il compris qu’à une époque qui ne serait pas la sienne, elle serait un tremplin ?

Quelle scène superbe que cette scène entre Chocolat et ce jeune homme croisé à l’Exposition Coloniale. On est persuadé qu’il comprend la langue de ce jeune homme. Quelle scène superbe…

         Chocolat pourrait également être une histoire de l’onomastique. Autant d’identités que de noms. Dire que le nom nous fait serait un raccourci trop simple car au final, on choisit ce qu’on met dans notre nom. Chocolat s’est laissé prendre par le personnage qu’il a dû créer pour survivre. Il y avait forcément une part de Chocolat, de ce comique en lui, fondamentalement. Mais une fois récupéré son vrai nom, on réalise bien qu’il désire  se débarrasser de cette image de clown qui lui colle à la peau (…) et anoblir cette couleur dont il n’avait pas cette conscience occidentale au départ.

On aime ou on n’aime pas l’absence de remise en question de sa part de se faire botter le cul chaque soir pour plaisanter. On laisse cheminer les conclusions qui doivent en découler.

 Chocolat. C’était il y a 100 ans…Pour certains, l’époque de nos grands-parents…

12 Février 2016