Flocons

                        Les mots sont des images, des chants, des esprits. Le monde est peuplé d’êtres fantastiques cachés derrière les paupières de notre crainte. La crainte de le découvrir, découvrir sa grandeur, sa pluralité, découvrir que nous pouvons l’apprivoiser, cohabiter avec ses différents habitants.
Toute chose, tout être humain, tout esprit est lié. Ce qui dépasse notre entendement est simplement ce que nous refusons.

J’ai laissé le livre de côté pendant un mois. Et pourtant, il me restait à peine quelques pages. La crainte de me dire que ce serait la fin: la fin du personnage, fin de son histoire. Je me méprenais. Le livre est clôturé, pas la vie des personnages. Les vies se renouvellent. Nous renaissons à travers nos descendants ou nous prenons forme d’éléments, ou nous incarnons dans la force animale que nous sommes.

Je ne pensais pas me faire un tel cadeau, avec cet ouvrage : celui d’une mythologie aujourd’hui ressuscitée à l’aide de 220 pages. Une poésie de glace et d’ombres projetées.

J’ai lu De Pierre et d’os, de Bérengère Cournut

 

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« Everything is a poem if you catch it in the right light like a crystal. » Blythe Baird

Je sors d’un rêve éveillé. Il arrive parfois que des amis me demandent des listes de lecture. Je ne sais pas d’où leur vient cette idée que je lis souvent. Je profite de ces périodes où l’éclat du soleil m’assomme d’indolence pour lire un peu plus régulièrement, ceci est vrai. Et là, j’ai eu de la chance,  je commence direct par deux perles: Les Promesses, d’Amanda Sthers et Le Livre Jaune, de Michael Roch . Mais vraiment. Deux perles. Comment te dire que c’est mieux que la TV? Pas dans le style vieille grabataire qui se plaint de notre époque, non : tu ne les lâches pas. C’est ton corps, qui digère de plus en plus mal les nuits blanches, qui te rappelle que demain, le soleil se lève à 5h47; c’est ce corps qui t’ordonne, à contre cœur, de dire bonne nuit à leurs mots. Je ne pourrais te décrire la poésie à l’œuvre dans chacun de ces deux ouvrages, le phrasé, les images, la véracité de ce qui est exprimé, deux styles différents, deux styles qui font mouche auprès des quantités de partie de toi que tu ignores encore. Si tu ne les connais pas, tu vas les connaître avec ça. Tu remarqueras que l’un a des post-it, l’autre pas. Quand j’ai vu le budget post it que cela nécessiterait, j’ai corné les pages. Et si tu me connais, tu sais que je ne corne pas les pages de mes livres, et donc tu comprends à quel point ces deux-là en valent la peine.

Je vais résumer  l’atmosphère générale avec cette phrase de Blythe Baird : « Everything is a poem if you catch it in the right light like a crystal. » Et c’est ce que AS et MR ont fait. Cette façon de se débattre au milieu de ressentis, d’émotions et d’expériences pas toujours similaires, parfois semblables et communes à la condition humaine, mais de toute façon, toujours personnels dans la description, l’analyse, le traitement et la restitution qui en seront faits. D’un côté, avec MR, on a un auteur qui semble vouloir nous faire mal ou qui, en fait, a tellement décodé le fonctionnement de la douleur — que ce soit son mécanisme ou son utilité — qu’il n’en a plus peur. Il plonge dedans. Et il oublie de nous laisser sur le rivage. On pourrait le laisser partir seul, en refermant simplement le livre, mais il y a quelque chose d’addictif. Peut-être qu’on devine qu’au lieu de devenir toxico, on découvrira le secret de la victoire sur nous-mêmes. Peut-être aussi parce que, quelque part, c’est nous, et qu’il y a quelqu’un qui a eu l’audace, l’honnêteté de ne pas enjoliver la douleur.

Allez savoir pourquoi, il me rappelle une chanson des Louise Attaque, « Arrache-moi », dont une ligne dit ceci : « Arrache-moi le cœur, que je ne puisse plus avoir peur. » Il y a un peu de cela dans le processus de MR : la douleur, la tristesse, le silence etc sont des passages obligés. Plongeons-y. Parce qu’il n’y a pas que cela. Laisse mon coeur en place, laisse-le être éprouvé. MR et AS ont cette même capacité à relier les émotions à des comparaisons, des images extrêmement parlantes, dont la simple visualisation nous dit tout ce qu’on doit retenir. MR raccorde des expériences de vie à des expériences physiques. Pour reprendre un type de méditation tendance, on est dans une sorte de  Body Scan verbalisé. Notre corps entier devient prisme. Chaque phrase semble reliée à une partie distincte. C’est une lecture physique, au sens propre du terme. Exactement comme quand on refuse une émotion, une conversation : à cette phrase, tu changes de position, mais la gêne est encore là. Et tu te dis, allons au bout, crevons l’abcès, et la piqûre, bonne nouvelle, c’est la solution. L’espoir, avec lui, a des allures particulières, et c’est finalement ce qui le rend accessible : si l’espoir n’a pas de forme défini, on peut lui donner la forme que l’on veut. « Jusqu’à ce que l’immonde s’écoule autour de moi, comme le temps passe et ne revient jamais ».

Chez Amanda Sthers avec Les Promesses, on a des images moins brutales, plus empreintes d’un univers privilégié fait d’arts, de jeux et de voyages. Cela n’enlève rien à cette capacité à aboutir à des conclusions, différentes du postulat de départ de prime abord, mais qui en fait, ne sont que le postulat. Ce qui était dit avant n’est pas inutile, mais ce n’est pas l’essentiel, ce n’est pas ce qui compte.

« Sa tiédeur, je prenais cela pour de la sagesse. Son mépris, pour de la noblesse. Aujourd’hui, je me dis que c’est juste une connasse maigre. On finit toujours par haïr les gens aux endroits par où on s’était mis à les aimer. »

« L’arbre qui griffait le ciel que contenait ma fenêtre de ses mille branches maigres suspendait mon temps d’enfant. Ses racines encombrées semblaient vouloir exploser du sol, comme s’il avait pu s’enfuir à chaque instant. Comme si on pouvait s’échapper de ce qu’on est. »

Là où ils se différencient, c’est effectivement le vocabulaire, ici difficile à percevoir avec quelques extraits mais en gros, MR offre un lexique souvent belliqueux, tourmenté, dans un contact physique constant. Pour AS, point commun entre les souvenirs à géographie variable du personnage : cette façon de glisser sur les événements et de faire semblant de ne pas y toucher. Ce ne sont pas des ouvrages évidents à décrire et ce sera là le dernier argument qui fait directement écho à ce qu’ils véhiculent : si la vie était si facile à décrire, aurait-elle la même saveur ?

 

Sylvia Saeba