C’était censé être une belle année..

C’est forcément un film. Ce n’est pas possible, je suis forcément dans un film. « Je refuse de croire que je suis née dans cette époque-là », me dira ma sœur. Effectivement, tu n’es pas née dans cette époque-là, mais elle est en train de changer de nature, ton époque. Après tout ça, après ce que fut le vingtième siècle et ce qu’il était encore trop souvent, malheureusement, après tout ça, il semblerait que nous n’ayons rien appris.

Quel est donc ce blockbuster sur tous les écrans mondiaux ?

J’apprends que certaines villes seront désormais sous couvre-feu. Comme je l’avais prédit à ma mère. Même si au fond, j’espérais avoir tort. Mais c’était logique. C’était la suite logique du film dans lequel nous jouons, à notre insu depuis plusieurs semaines déjà, plusieurs mois, même, deux ans, diront certains. Figurants réquisitionnés de force. Non rémunérés, de surcroît.

 

Il y a deux jours à peine, je listais les étapes passées. Suite à des mobilisations massives, un article de loi magique est venu nous dire « votre démocratie se passera de vos voix ». Et ça s’est comme enchaîné. Ce virus apparaissait, et avec, son escalade de conséquences.

 

Les rassemblements limités à cinq mille personnes diminuèrent à mille. Je venais d’entrer dans ma voiture quand j’entendis à la radio que leur nombre était désormais limité à cent personnes. Je crois que je suis restée deux minutes en apnée en entendant cela. La veille, le ministère annonçait la fermeture de toutes les institutions scolaires. L’avant-veille, le Président garantissait un assouplissement des charges et impératifs pour les chefs d’entreprise qui devrait fermer ou favoriser le télétravail. Depuis une semaine, les frontières se ferment.

 

Je repassai mentalement toutes ces étapes, et le premier mot qui me vint à l’esprit fut « couvre-feu ». Je fis part de mes doutes à ma mère, en rentrant, comme certaine que la suite serait pire, comme inexorablement dirigée vers un futur dont je ne voulais pas mais qui nous tomberait quand même dessus. Elle me dit que j’imaginais trop loin, que cela ne pourrait prendre cette ampleur. J’espérais avoir tort, lui répondis-je. Aujourd’hui, samedi, la nouvelle tombe. J’avais raison. Comme bien d’autres qui ont probablement pensé comme moi. C’est la suite logique dans l’installation d’une dictature.

 

 

Qui dit fermeture des institutions scolaires dit maintien d’une population dans un état d’ignorance. Qui vous dit qu’elles rouvriront ? Qui vous dit qu’ils n’imposeront pas des cours à distance ? Qui vous dit que la prochaine fracture sociale ne sera pas celle du numérique ? Parce que, non, tous les élèves et toutes les familles n’ont pas un accès illimité au numérique et à ses pendants internet, intranet, logistiques. De plus, aussi rapidement que possible, bibliothèques et librairies devaient fermer leurs portes. Aucun accès à la connaissance, au savoir, à une partie des sources pouvant forger un esprit critique.

 

Dès lors que tout rassemblement au-delà de cent personnes sera interdit, quid des manifestations et donc des forces et formes de contestation physique, visibles ? Lesdites forces se verront donc affaiblies de par leur nombre et de par leur symbolique. Les voix de contestation se feront clairsemées.

 

 

Le télétravail peut dépanner, mais qui nous dit qu’il ne deviendra pas la norme, dans une société où on va vers l’hyper-connectivité ? Qui ne nous dit pas qu’en devenant une norme, ils considéreront que nous économisons 2h30 de trajet aller-retour et donc que nous pouvons travailler de chez nous 2h30 de plus ? Qui ne nous dit pas que cela pourra être prétexte à une course encore plus folle à la productivité ? Cela sachant que toute heure compte désormais pour la retraite…Qui ne nous dit pas qu’ils chercheront à contrôler à distance le nombre d’heures effectives ? Que des conditions connues et confortables seront gages pour eux d’un rendement obligatoire ?

 

Peut-être le télétravail favorisera-t-il, dans un premier temps, l’isolement physique comme recommandé dans la lutte contre l’épidémie de corona. Pour rappel, nous devons même nous isoler des membres de notre famille. Serait-on paranoïaque d’y voir un facteur d’affaiblissement psychologique et de volonté de résistance amoindrie, quand on sait que la longévité de l’être humain résulte de sa qualité de vie — les relations humaines en étant une composante importante —, et quand on sait que l’être humain ne donne le meilleur de lui-même que lorsqu’il doit se battre pour les siens ? Que pensera-t-il, alors, des siens si on lui dit qu’ils peuvent être potentiellement dangereux pour lui ?

 

 

Frontières européennes et états-uniennes sont désormais fermées. Dans la symbolique, nous sommes confrontés pour une durée indéterminée à l’impossibilité de découvrir tout autre modèle, toute autre culture, tout autre mode de pensée qui puisse nous affranchir d’un carcan qui ne nous convient pas. A ceci près que les décennies passées nous ont probablement appris tout ce que nous devions apprendre sur le mode de pensée occidentale qui ne connaît que l’appropriation à outrance et la décimation.

 

Annulation progressive des manifestations sportives. Disparition d’un des principaux vecteurs de cohésion sociale et d’apprentissage du vivre ensemble. Ramollissement des capacités physiques d’une population si le sport en vient à être interdit. Impossibilité de se défendre quand des manifestants se feront molestés pour avoir dépassé de deux, voire d’une unité, le nombre de personnes autorisées.

 

Ne manquaient plus que le couvre –feu, les déplacements limités : c’est désormais chose faite. Que sont les justificatifs téléchargeables sinon nos futurs laisser-passer ?

J’espère de tout cœur me tromper. J’espère de tout cœur que ce virus qui sévit n’est pas une tactique pour asseoir un nouvel ordre mondial, car il faut forcément qu’ils soient de concert pour que cela prenne une telle ampleur. J’espère de tout cœur qu’à l’aube de nos quatre-vingt-dix ans, nous nous remémorerons cet épisode comme un épisode nécessaire, mais court, sans conséquence sociétale ou politique désastreuse. J’espère de tout cœur que l’avenir ne confirmera pas l’idée qu’au lieu de manifester dans les rues ou de bloquer l’accès à certaines institutions, nous aurions mieux fait de faire sauter la source du pouvoir. Faire sauter le nid de la bête.

 

Peut-être n’aurons-nous pas besoin d’arriver à cet extrême, mais comme dans les films, rien ne saurait être gratuit.

 

 

Sylvia Saeba, 15 Mars 2020

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