Chez moi, je suis bien. En sécurité. Même si tout terme est relatif mais oui, chez moi, je n’ai besoin de rien. Sauf quand le mois d’août arrive. Au mois d’août, je prends sur moi et mon aversion naturelle envers la foule et toute forme de vie inconnue, et j’accepte de me frotter au reste de la population pour quelques jours de festival Biguine Jazz. J’aurais pu, depuis le temps, comprendre là mon appartenance à une population que j’évite, mais non, je préfère prendre ces moments pour ce qu’ils sont : de purs instants de grâce durant lesquels il n’existe plus ni crime, ni suicide, ni braquage, ni ouragan, bref, aucune mauvaise nouvelle. Simplement des mélomanes venus de tous les recoins de la Martinique pour se rendre dans des coins d’exception écouter des sonorités d’ailleurs, mais qui en disent tant sur nous. Quel plaisir surpasse l’autre ? Assister à un concert au pied de la Montagne Pelé, humbles hommes que nous sommes, quand elle pourrait nous faire disparaître en éternuant ? Ou écouter les musiciens qu’elle accueille ?
Le festival Biguine Jazz nous déniche souvent des perles et autres ovnis qui échappent parfois à nos disquaires. Je me rappelle encore y avoir entendu avec ravissement des artistes que je n’aurais pas cru découvrir un jour. La mer musicale est remplie de merveilles encore inconnues. Et certaines de ces merveilles nous parviennent en Août.
La dernière scène de Jeudi 15 Août, à l’Appaloosa, a tenu ses promesses. Un plateau plus conséquent, pour l’occasion : cinq concerts programmés, alternant gaiement de jeunes talents comme des formations et artistes plus expérimentés. Si nous n’en n’étions pas convaincu Dimanche 11 au CDST, ce jeudi, nous sommes certains que la valeur musicale n’attend pas le nombre des années : Louana, jeune prodige Guadeloupéenne entendu à Saint Pierre et Pitakpi, formation créée par un jeune pianiste d’ici en sont la preuve. Quant au groupe Ting Bang, ils sont tout simplement soufflant. On reçoit une gifle, un soufflet Ils ont ce génie qui permet de trouver l’alliance parfaite entre le texte et l’interprétation. Je ne sais pas si Maleika est une actrice qui chante ou une cantatrice hors pair, tant son interprétation nous emporte. Pour être plus exacte, on est sur le cul quand elle nous raconte les histoires concoctées par le groupe. Sur le cul parce qu’ils ont cette façon unique de nous faire comprendre « reste là et écoute ». Et on écoute. Religieusement. Goulument. Comme un nourrisson à qui on a donné son lait en retard, et qui désormais identifiera cette denrée comme ce qui le maintient en vie, et la réclamera, dès qu’il le pourra.
Maintenant, je vais faire ma fausse chauvine. Quand je me remémore les groupes Delgres et Soft, je me pose une question : la Martinique, vous êtes où ?! Je sais, j’ai cité Ting Bang, mais des formations musicales façon Kassav (non, ce n’est pas un débat pour savoir s’il y a des musiciens blancs dans Kassav). Toujours est-il que Soft m’a fait chanter en créole. Oui, Monsieur. Même du créole guadeloupéen. Par contre, tous antillais que vous êtes messieurs, j’ai une question, ou plutôt une faveur à vous demander.
Quand vous dansez, rappelez-vous que vos fils, neveux ou autres garçons de votre entourage vous regardent. Ils deviendront de jeunes gens qui voudront inviter de gentes demoiselles à danser, et ce sont VOS pas qu’ils risquent de reproduire. Je commence à me dire qu’il y a fondamentalement un style antillais, qui consiste à avoir systématiquement les jambes semi ouvertes dans un carreau de 45cmx45cm, et à chalouper de droite à gauche. Je ne sais toujours pas si c’est la guitare qui est lourde ou, vu qu’ils n’ont pas tous une guitare…. je ne sais pas. C’est mon mystère de ce festival. Mais revenons à nos moutons chanteurs.
Ah, Soft, merci pour cette bulle d’indolence au cœur de notre société. Comment douter de la sororité de nos îles quand on entend tout un public entamer vos chansons sans attendre votre autorisation ? ?
Somi est une prêtresse. Pas au sens religieux du terme. Au sens spirituel, je dirais. Auquel cas, comment arriverait-elle à projeter la voix d’entités que nous ne connaissons pas, mais qui nous rappellent que, eux aussi, sont là, et qu’ils ont des choses à nous dire, même si leur langage nous est inconnu, ou oublié, en fait. Dire le monde sans mots, seulement avec des sons, une voix.
Certains d’entre nous ont aussi découvert Sly Jonhson. Et oui, il est français. Cela ne l’a pas empêché de rouler sa bosse sur la route 66 de la musique et de parfaire son univers musical entre soul, beat box, RnB et rap. C’est une bête de scène de surcroît. Il est sûr qu’il n’a pas été noir américain, dans une vie antérieure ? C’est grâce à des gens comme lui que je refuse d’enfermer qui que ce soit dans un style musical de prédilection : chante la musique qui te vient : c’est elle, ton chemin.