Biguine Jazz 2019

Chez moi, je suis bien. En sécurité. Même si tout terme est relatif mais oui, chez moi, je n’ai besoin de rien. Sauf quand le mois d’août arrive. Au mois d’août, je prends sur moi et mon aversion naturelle envers la foule et toute forme de vie inconnue, et j’accepte de me frotter au reste de la population pour quelques jours de festival Biguine Jazz. J’aurais pu, depuis le temps, comprendre là mon appartenance à une population que j’évite, mais non, je préfère prendre ces moments pour ce qu’ils sont : de purs instants de grâce durant lesquels il n’existe plus ni crime, ni suicide, ni braquage, ni ouragan, bref, aucune mauvaise nouvelle. Simplement des mélomanes venus de tous les recoins de la Martinique pour se rendre dans des coins d’exception écouter des sonorités d’ailleurs, mais qui en disent tant sur nous. Quel plaisir surpasse l’autre ? Assister à un concert au pied de la Montagne Pelé, humbles hommes que nous sommes, quand elle pourrait nous faire disparaître en éternuant ? Ou écouter les musiciens qu’elle accueille ?

Le festival Biguine Jazz nous déniche souvent des perles et autres ovnis qui échappent parfois à nos disquaires. Je me rappelle encore y avoir entendu avec ravissement des artistes que je n’aurais pas cru découvrir un jour. La mer musicale est remplie de merveilles encore inconnues. Et certaines de ces merveilles nous parviennent en Août.

La dernière scène de Jeudi 15 Août, à l’Appaloosa, a tenu ses promesses. Un plateau plus conséquent, pour l’occasion : cinq concerts programmés, alternant gaiement de jeunes talents comme des formations et artistes plus expérimentés. Si nous n’en n’étions pas convaincu Dimanche 11 au CDST, ce jeudi, nous sommes certains que la valeur musicale n’attend pas le nombre des années : Louana, jeune prodige Guadeloupéenne entendu à Saint Pierre et Pitakpi, formation créée par un jeune pianiste d’ici en sont la preuve. Quant au groupe Ting Bang, ils sont tout simplement soufflant. On reçoit une gifle, un soufflet Ils ont ce génie qui permet de trouver l’alliance parfaite entre le texte et l’interprétation. Je ne sais pas si Maleika est une actrice qui chante ou une cantatrice hors pair, tant son interprétation nous emporte. Pour être plus exacte, on est sur le cul quand elle nous raconte les histoires concoctées par le groupe. Sur le cul parce qu’ils ont cette façon unique de nous faire comprendre « reste là et écoute ». Et on écoute. Religieusement. Goulument. Comme un nourrisson à qui on a donné son lait en retard, et qui désormais identifiera cette denrée comme ce qui le maintient en vie, et la réclamera, dès qu’il le pourra.
Maintenant, je vais faire ma fausse chauvine. Quand je me remémore les groupes Delgres et Soft, je me pose une question : la Martinique, vous êtes où ?! Je sais, j’ai cité Ting Bang, mais des formations musicales façon Kassav (non, ce n’est pas un débat pour savoir s’il y a des musiciens blancs dans Kassav). Toujours est-il que Soft m’a fait chanter en créole. Oui, Monsieur. Même du créole guadeloupéen. Par contre, tous antillais que vous êtes messieurs, j’ai une question, ou plutôt une faveur à vous demander.

Quand vous dansez, rappelez-vous que vos fils, neveux ou autres garçons de votre entourage vous regardent. Ils deviendront de jeunes gens qui voudront inviter de gentes demoiselles à danser, et ce sont VOS pas qu’ils risquent de reproduire. Je commence à me dire qu’il y a fondamentalement un style antillais, qui consiste à avoir systématiquement les jambes semi ouvertes dans un carreau de 45cmx45cm, et à chalouper de droite à gauche. Je ne sais toujours pas si c’est la guitare qui est lourde ou, vu qu’ils n’ont pas tous une guitare…. je ne sais pas. C’est mon mystère de ce festival. Mais revenons à nos moutons chanteurs.

Ah, Soft, merci pour cette bulle d’indolence au cœur de notre société. Comment douter de la sororité de nos îles quand on entend tout un public entamer vos chansons sans attendre votre autorisation ?  ?
Somi est une prêtresse. Pas au sens religieux du terme. Au sens spirituel, je dirais. Auquel cas, comment arriverait-elle à projeter la voix d’entités que nous ne connaissons pas, mais qui nous rappellent que, eux aussi, sont là, et qu’ils ont des choses à nous dire, même si leur langage nous est inconnu, ou oublié, en fait. Dire le monde sans mots, seulement avec des sons, une voix.

Certains d’entre nous ont aussi découvert Sly Jonhson. Et oui, il est français. Cela ne l’a pas empêché de rouler sa bosse sur la route 66 de la musique et de parfaire son univers musical entre soul, beat box, RnB et rap. C’est une bête de scène de surcroît. Il est sûr qu’il n’a pas été noir américain, dans une vie antérieure ? C’est grâce à des gens comme lui que je refuse d’enfermer qui que ce soit dans un style musical de prédilection : chante la musique qui te vient : c’est elle, ton chemin.

« Everything is a poem if you catch it in the right light like a crystal. » Blythe Baird

Je sors d’un rêve éveillé. Il arrive parfois que des amis me demandent des listes de lecture. Je ne sais pas d’où leur vient cette idée que je lis souvent. Je profite de ces périodes où l’éclat du soleil m’assomme d’indolence pour lire un peu plus régulièrement, ceci est vrai. Et là, j’ai eu de la chance,  je commence direct par deux perles: Les Promesses, d’Amanda Sthers et Le Livre Jaune, de Michael Roch . Mais vraiment. Deux perles. Comment te dire que c’est mieux que la TV? Pas dans le style vieille grabataire qui se plaint de notre époque, non : tu ne les lâches pas. C’est ton corps, qui digère de plus en plus mal les nuits blanches, qui te rappelle que demain, le soleil se lève à 5h47; c’est ce corps qui t’ordonne, à contre cœur, de dire bonne nuit à leurs mots. Je ne pourrais te décrire la poésie à l’œuvre dans chacun de ces deux ouvrages, le phrasé, les images, la véracité de ce qui est exprimé, deux styles différents, deux styles qui font mouche auprès des quantités de partie de toi que tu ignores encore. Si tu ne les connais pas, tu vas les connaître avec ça. Tu remarqueras que l’un a des post-it, l’autre pas. Quand j’ai vu le budget post it que cela nécessiterait, j’ai corné les pages. Et si tu me connais, tu sais que je ne corne pas les pages de mes livres, et donc tu comprends à quel point ces deux-là en valent la peine.

Je vais résumer  l’atmosphère générale avec cette phrase de Blythe Baird : « Everything is a poem if you catch it in the right light like a crystal. » Et c’est ce que AS et MR ont fait. Cette façon de se débattre au milieu de ressentis, d’émotions et d’expériences pas toujours similaires, parfois semblables et communes à la condition humaine, mais de toute façon, toujours personnels dans la description, l’analyse, le traitement et la restitution qui en seront faits. D’un côté, avec MR, on a un auteur qui semble vouloir nous faire mal ou qui, en fait, a tellement décodé le fonctionnement de la douleur — que ce soit son mécanisme ou son utilité — qu’il n’en a plus peur. Il plonge dedans. Et il oublie de nous laisser sur le rivage. On pourrait le laisser partir seul, en refermant simplement le livre, mais il y a quelque chose d’addictif. Peut-être qu’on devine qu’au lieu de devenir toxico, on découvrira le secret de la victoire sur nous-mêmes. Peut-être aussi parce que, quelque part, c’est nous, et qu’il y a quelqu’un qui a eu l’audace, l’honnêteté de ne pas enjoliver la douleur.

Allez savoir pourquoi, il me rappelle une chanson des Louise Attaque, « Arrache-moi », dont une ligne dit ceci : « Arrache-moi le cœur, que je ne puisse plus avoir peur. » Il y a un peu de cela dans le processus de MR : la douleur, la tristesse, le silence etc sont des passages obligés. Plongeons-y. Parce qu’il n’y a pas que cela. Laisse mon coeur en place, laisse-le être éprouvé. MR et AS ont cette même capacité à relier les émotions à des comparaisons, des images extrêmement parlantes, dont la simple visualisation nous dit tout ce qu’on doit retenir. MR raccorde des expériences de vie à des expériences physiques. Pour reprendre un type de méditation tendance, on est dans une sorte de  Body Scan verbalisé. Notre corps entier devient prisme. Chaque phrase semble reliée à une partie distincte. C’est une lecture physique, au sens propre du terme. Exactement comme quand on refuse une émotion, une conversation : à cette phrase, tu changes de position, mais la gêne est encore là. Et tu te dis, allons au bout, crevons l’abcès, et la piqûre, bonne nouvelle, c’est la solution. L’espoir, avec lui, a des allures particulières, et c’est finalement ce qui le rend accessible : si l’espoir n’a pas de forme défini, on peut lui donner la forme que l’on veut. « Jusqu’à ce que l’immonde s’écoule autour de moi, comme le temps passe et ne revient jamais ».

Chez Amanda Sthers avec Les Promesses, on a des images moins brutales, plus empreintes d’un univers privilégié fait d’arts, de jeux et de voyages. Cela n’enlève rien à cette capacité à aboutir à des conclusions, différentes du postulat de départ de prime abord, mais qui en fait, ne sont que le postulat. Ce qui était dit avant n’est pas inutile, mais ce n’est pas l’essentiel, ce n’est pas ce qui compte.

« Sa tiédeur, je prenais cela pour de la sagesse. Son mépris, pour de la noblesse. Aujourd’hui, je me dis que c’est juste une connasse maigre. On finit toujours par haïr les gens aux endroits par où on s’était mis à les aimer. »

« L’arbre qui griffait le ciel que contenait ma fenêtre de ses mille branches maigres suspendait mon temps d’enfant. Ses racines encombrées semblaient vouloir exploser du sol, comme s’il avait pu s’enfuir à chaque instant. Comme si on pouvait s’échapper de ce qu’on est. »

Là où ils se différencient, c’est effectivement le vocabulaire, ici difficile à percevoir avec quelques extraits mais en gros, MR offre un lexique souvent belliqueux, tourmenté, dans un contact physique constant. Pour AS, point commun entre les souvenirs à géographie variable du personnage : cette façon de glisser sur les événements et de faire semblant de ne pas y toucher. Ce ne sont pas des ouvrages évidents à décrire et ce sera là le dernier argument qui fait directement écho à ce qu’ils véhiculent : si la vie était si facile à décrire, aurait-elle la même saveur ?

 

Sylvia Saeba

Un livre attend le bon moment pour vous appeler.

Au mois d’Avril, je me trouvais au pays de Nessie. Quand t’es chez les Scots, tu ne peux pas ne pas acheter du Robert Burns, histoire que ta bibliothèque porte les traces de ce passage éclair. C’est un principe: tu achètes du rhum au pays du rhum? Et bien, c’est pareil, tu achètes du whisky au pays du whisky. J’ai donc fait l’acquisition de ce Lagavulin littéraire en Avril, et quelque chose me commande de l’ouvrir ce soir. Le premier poème s’intitule :  » Song, composed in August ».

Voilà voilà….